Ferney-Voltaire

Le soleil tape aussi fort que la cognée du bûcheron. Mais le vent encore lisse au poil ne tardera pas à virer au gris une fois l'azur du firmament décrépi. En ces ultimes éclosions printanières, le faix de l'hiver se fait toujours pesant. Les mines sont grises et les esprits encore déconfits. Dans ma déambulation aléatoire, j'empoigne la vue panoramique du Jura. Mais ce n'est pas le Crêt de la Neige, sentinelle aux premières loges de cette grande chevauchée géologique qui pique ma curiosité. L'objet de ma contemplation? Un minuscule névé ( à moins d'une illusion d'optique!), défiant alternance bruineuse, chaleur caniculaire et blotti dans les coursives de cet énorme massif calcaire. Cette lointaine et discrète escapade oculaire porte toujours à bout de paupières l'ultime empreinte du grand manteau blanc.

J'ai viré de bord ! Je suis à présent très loin du fouillis des rives facétieuses du Léman de l'autre côté de la frontière que j'écumais tel le Radeau de la Méduse il y a encore peu de temps. Mais les sirènes de ce faîte de grandeurs, cette foire d'empoigne, ce branle-bas d'allées et venues de touristes, ce folklore fait de figue et de raisin, cette incessante cavalerie de berlines (dépositaire de l'utopie!) me titillent encore les périphéries de l'esprit. Les pieds dans la glaise, cet éloge à la solitude me déleste des mécaniques et des ennuis du temps. Telle une poésie fugitive, la beauté imperceptible de la nature s'en laisse conter. Mais malgré l'haleine fraîche des prés, ce long fleuve tranquille dépareillé de toute vergue ne charrie qu'une grêle d'oisifs: une marcheuse Nordique; un promeneur au pas, canidé en laisse; un joggeur isolé, baladeur vissé aux oreilles et enchainant d'arrache-pied les foulées sous un cagnard à décoiffer le crâne ou à couper le souffle. Pour l'heure, seul maître à bord, je n'ai aucun regret d'y avoir jeté l'ancre. Un foin de diable fait pourtant entorse au calme quasi-monastique de cette chapelle de verdure. Un simple chassé-croisé de tracteurs: la petite activité agricole du coin bat son plein!

Devers la muraille des Alpes qui dévoile ses envoûtantes fresques tissées de crêtes, traîne un bout de croissant de lune qui veut déjà prendre la place du calife. Quelques stratus se détachent de l'horizon et donnent plus de relief à l'ensemble. Mais l'astre diurne tient encore pour quelque temps les rênes du firmament. Je ne saurais dire si le châle de neige à la cime communie avec l'au-delà, s'interroge sur son passé ou médite sur une probable réincarnation. En attendant que le soleil éteigne définitivement sa mèche, l'illusion et l'aphorisme de ces belles déclinaisons du jour nourrissent déjà mes rêves d'évasion. Mais ce regard perché sur le toit de l'Europe ne dure qu'un instant. Mes pensées me ramènent sur le fil de ma vadrouille avec en toile de fond le Jura et ses ressauts dégingandés. Ma solitude oscille entre le raffut des vents, les libres vers des hôtes des airs qui peinent à se glisser dans le sillage des arbres torsadés.

21h. Même si demeurent encore dans l'air quelques acouphènes, tout semble à présent sonner creux. Le remue-ménage et la trombe des engins agraires ont fait place nette à un calme de cathédrale. L'écho de silence a aussitôt fait grand bruit. Je ne suis plus seul à câliner les graminées au collet. La petite escouade de pantouflards et de casaniers s'y invitent déjà. Sans doute l'envie de délaisser quelques temps les charentaises et sentir l'herbe sous les pieds. Mais la pâte est bientôt levée. L'étau se resserre. La bise ne fait plus dans la dentelle. Elle lève ses voiles, étoffe sa hâte, crêpe le chignon et sème à tous vents. Curieux retour du blizzard hivernal!  

Dans l'estampe du jour évanescent, je peine à suivre les enjambées d'un dernier sportif qui passe à la moulinette printanière les excès de calories d'hiver. Mais malgré tout son zèle, et bientôt privé d'oxygène, il ne ratrappera pas la bise.

Le soleil a enfin vidé son carquois. Le jour a fini par plier l'échine. La pénombre est à couper à la cognée. Mon regard peine à présent à creuser les flancs de la montagne. De l'interminable course géologique (hippique) jurassienne, seule la Dôle semble encore timidement monter la garde.

Les navires règlent toujours leur compas avant de très longues traversées. Mais face à la frénésie et la crainte que suscite cette très longue échappée, mon esprit peine à tracer le moindre canevas. Alors, je croise simplement les doigts, espérant un coup de pouce de la providence.

Ferney-Voltaire, 28 mars 2010.    

Dole (Jura)

Je glisse de plain-pied dans la fournaise qui tenaille l'atmosphère de la ville. Quelques pulsations de vent desserent par moment la vis. L'enfilade de montagnes, dolines, crevasses et lacs qui dandidaient sans arrêt au creux de mes orbites au départ de la petite cité de Voltaire a fait volte-face. A présent, le pays dolois déplie sans peine l'horizon dans toute son immensité. A ces perspectives sans fin se mêle encore le goût d'inachevé de ces trois heures de voyage en voiture puis en TER à travers ce millefeuille géologique dont seule peut se targuer la dorsale jurassienne. Mais mes yeux crapahutent aussi bien le Plat Pays qu'ils exaltent la beauté des crêts, des bas-fonds et d'autres failles de la lithosphère...

Dans mon cloître, les volets ne me laissent qu'entrevoir quelques mètres carrés de la voûte céleste. L'esprit en fusion, je perpétue ce rite très cher aux âmes nomades: la Méditation! Le nez et les paupières de temps à autre à fleur d'atlas comme on établit un plan de bataille. Mais je peine toujours à lever les mille équivoques de cette échappée au long cours dont je ne suis pour l'heure certain que du point de chute. Dehors, le soleil est toujours aussi écorché vif. D'un tour de sang, je décide de rompre ce carré de solitude.

Entre les murs gris de la vieille ville et les ruelles qui se jouent presque des coudes, touristes et dolois croquent à pleines dents cette mise quasi-estivale. Je me laisse entraîner dans cette mêlée qui annonce la couleur. Comme dans toute ville, les jeunes sont toujours un cran au-dessus de cette traditionnelle procession du samedi soir qui préfigure les ambiances saturnales.

Cramponnés au guidon de leurs 50 cm3, tout y passe comme du fil dans du beurre : jeu de vitesse, cabriole, figure de voltige et vaines courses poursuite dans l'enchevêtrement des impasses. Cette joie de vivre qu'ils communiquent urbi et orbi au pied de la Collégiale est pourtant loin de faire des fidèles dans toutes les tranches d'âge. La levée de boucliers de quelques promeneurs ne refroidit pas pour autant leurs saillies. Tout aussi vaines les tentatives des riverains qui souhaitent simplement couper la poire en deux. A son tour, la maréchaussée tente de siffler la fin de la partie ou de donner un autre tempo à ce décuplement d'énergie déjà répandu telle une traînée de poudre, en prend à chaque fois pour son grade quand la cordée ne dévisse pas pour jeter son dévolu à quelques encablures de là sans crier gare. Difficile pour la force publique de s'accrocher aux baskets des jeunes conducteurs encapuchonnés qui ne lésinent sur aucun artifice pour donner libre cours à leur spectacle. Mais au fil de ce jeu de cache-cache, force finit par revenir à la loi. La corrida des deux-roues se poursuivra loin des regards et de la sarabande de la vieille ville où la valse du samedi soir bat son rythme de croc-en-jambe. Je ne suis pas d'humeur à tout cela. C'est même une toute autre partition qui se joue dans ma tête. Je prends à contre-pied ce tête-à-queue. Du nord au sud, Dole distille sa transe. Il ne m'en faut pas plus pour reboire le calice de la solitude. Je me tire très vite d'affaire...

Sur les rives du Doubs presque réduite à peau de chagrin, c'est la marée (humaine) basse. Je ne m'explique pas ce lien profond tissé avec les cours d'eau. Seul un couple turlupine. La brise en profite pour s'engouffrer dans tout ce qui bouge. Le soleil abat ses dernières cartes. Je surfe sur ce froufrou qui m'assure une certaine tranquillité. Mon instinct solitaire retrouve de la matière, le fil rouge et les lettres de noblesse de l'esprit de ma cavalcade. Quelques gaules sont tout de même de sortie mais ne perturbent pas plus que ça le cours flemmard de la rivière. C'est la natation synchronisée de deux poules d'eau qui défait ma face de carême. 

Presque les deux pieds dans la même chaussure, j'essaie de m'accrocher à la petite allure de ce sous-affluent du Rhône qui s'épanouit tout au long de son itinéraire sans perdre son cachet. Mais après une course plate, le grand timide finit par sortir plus loin tout ce qu'il a dans les tripes. J'abandonne la partie. Je reviens vers mes premiers pas.

Sur la grève, plus de place pour les coeurs solitaires. L'essai transformé par les premiers amoureux a fait énormément de vagues. Impossible (enfin, presque) de résister à cette course à l'échalote. La flottille de couples profitent des derniers feux du jour. La parenthèse de calme se referme. Je me contente des phéromones de ma solitude. Je résiste bien à cette mécanique bien huilée, cette messe toute dite. Mais je préfère ne plus m'attarder devant ces gambades. Je claque ainsi la porte de la ville.

Je réponds à l'appel discret de ce qui est encore pour quelques heures mon dernier espace de rémission et de silence absolu. Dehors, les valeurs thermométriques passent de deux à un chiffre sans pour autant faire tomber cette fièvre du samedi soir. J'en oublie presque que de la durée de mon étreinte dans les bras de Morphée pourrait sans doute dépendre la longueur de mes enjambées ou encore de mes tours de pédales demain. Les brimbalements des agapes torpillent sans cesse le silence de la nuit. Ma somnolence sera tenue en haleine pendant ces longues ténèbres par cette petite phrase de Jean Cocteau : le sommeil n'est pas un lieu sûr !  

Ferney-Voltaire, 23 avril 2010

La lune feint d'écimer un champignon de stratus dans sa dernière éclipse. Malgré l'éclosion de l'aube et l'émanation des premiers gazouillis d'hirondelles, l'air est de mauvais poil, conséquence de l'interminable bruine nocturne. Telle une figure ectoplasmique, je traine depuis la veille ma silhouette à travers les zigzags, les venelles et les culs-de-sacs étrécis de la vieille ville. Une flânerie à hue et à dia mais unique exutoire à ma longue nuit d'insomnie. Les songes en errance dans les contre-allées de ma somnolence se perdent dans les nuances claires-obscures du jour levant. J'égrène avec mélancolie les ultimes amas stellaires encores disséminés au firmament.

Prises dans la nasse de la grisaille, les premières teintes du jour peinent à se frayer la moindre trouée. Seule La Collégiale, première ligne de défense de la ville bat d'une courte tête la toile de brume qui se tisse à perte d'horizon. Très loin de la bérézina d'hier, le printemps essaie contre brume et ondée d'apposer son sceau. Comme un air tiré d'une lyre, Dole s'éveille et rengaine ses secrets d'alcôve.

Sous une bise quasi-frisquette, quelques débords d'humeur s'échappent encore d'un jardin public. Nonobstant la clarté diurne, une petite constellation de noctambules n'entend rien céder sur ses intentions et tire encore les plans des comètes. Mais la guinguette improvisée au pied levé et menée tambour battant par cette poignée de fêtards ne fait pas recette. Elle donne plus le cafard que du rythme: des partitions brouillonnes, des calembours peu entraînants, les onomatopées qui se terminent en langue de bois ou en queue de poisson. Pas vraiment de quoi désopiler la rate ! Mais les auteurs-compositeurs de ce bric-à-brac lyrique qui croient mordicus en leur étoile passent plus pour des trompettes qu'autre chose aux yeux des premiers fidèles de la brise du potron-minet.

Seul un chat à l'angle d'une impasse se délecte de ce cirque éphémère, cette scène montée de toutes pièces. Mais même le curieux matou ne prête qu'une sourde oreille à cet étrange office dominical. Il louche les passants, fait le guet, accélère sa course puis disparaît au creux d'une décharge improvisée.

Le vide à l'esprit et le coeur goguenard, ce grand ramdam me laisse plutôt de marbre. Bref, je ne m'émeus pas davantage que le surprenant matou. Entre les embardées des bolides sur l'asphalte et ce billet d'humour tombé des nues le jour du Seigneur, la beauté de l'aurore opère impertubablement sa magie. Mais cette défervescence mutitunale me reste en travers la gorge.

En attendant sa montée en régime, le soleil tire à blanc, obligeant de facto les premières lignes de brume à battre en retraite. Mais face à l'astre à la tunique or, les gelées printanières tiennent toujours le pavé et la dragée haute. Seuls les incessants carillonnements de La collégiale s'enchevêtrent paisiblement dans cette apathie dominicale. Malgré le faible pouls de ma foi, je réponds à l'appel des sphères célestes pour conjurer les appréhensions de ma très longue pérégrination.

Unis dans le même esprit et les regards pieusement grêlés aux fresques des Saints, sous l'immense choeur de ce haut lieu de culte et de méditation, je me plie de bonne grâce aux cantiques, Angélus, Pater et Ave que marmonnent sans lassitude la poignée de fidèles en l'absence de tout membre du clergé, avec pour conviction qu'à l'autre bout du fil, ces pauvres orémus parviendront aux derniers astres de l'empyrée, qui, peut-être se chargeront de les transmettre à qui de droit. Grenouille de Bénitier d'un jour, ces quelques instants de ferveur spirituelle avec cette petite communauté de pénitents ont suffi à réconcilier mon coeur et ma foi, et faire naître en mon for intérieur, les promesses d'horizons qui chantent.

Dehors, sous l'action conjuguée de la brise et des premières flammes descendant du ciel, les premiers bourgeons de l'aube essaient d'éclore. Un parterre de nénuphars mouillent dans les eaux stagnantes du Canal des Tanneurs. Ce tableau très poétique laqué par les premiers bris du soleil me plie à la muse du voyageur: la contemplation! Dans ma lévitation imaginaire, je me laisse emporter par ce mirage semblable au "Bassin au nymphéas"auquel les vols d'oiseaux: planés, à tire-d'aile ou encore à rase-motte confèrent un petit air d'observatoire ornithologique. Réglés comme du papier à musique, les récitals de ce peuple des airs dépurent mon humeur tout autant la course presque désamparée de ce fil d'eau bien ancré dans le paysage, et qui a sut donner charme et caractère à la cité de Louis Pasteur. Ses détours secrets et ses multiples bras troglodytiques en font un jeu de piste très prisé des curieux. Mais avant de reprendre du poil de la bête et la place qui lui échoit aujourd'hui, ce patrimoine aquatique fut longtemps laissé en rade. Comble de l'ironie, c'est l'urbanisation éffrenée de la ville qui sauva cette carte postale aquatique de jadis des eaux de la déperdition.

Emmitouflé dans un sentiment de plénitude, j'essaie de tirer avantage de ce lieu chargé d'histoire. Mais en fond sonore, quelques poussières de décibels perdus par ces comètes-de-musiciens se dévergondent encore dans l'atmosphère. Mes pensées empourprées de brume s'enroulent dans le timide chuchotis du plan d'eau. Je m'attache à présent à larguer les amarres. Mais ma longue apnée dans le miroir de ces flots porte déjà les germes de la nostalgie. Je confesse ma petite science devant la statue de celui dont l'érudition pris à contre-pied l'opinion scientifique de l'époque et mis un terme à la théorie de la "Génération spontanée", que nombre de savants défendirent pourtant jusqu'à l'absurde.

La vieille dame (La Collégiale) de cinq siècles plastronne du haut de ses 72 m. Un dernier regard à cette audace architecturale laisse mon imaginaire tout songeur. Au loin, les contrées jurassiennes dégainent leurs salves de crêtes et de paysages. Montées, descentes, faux-plats, faisant corps avec mon cycle, je ne serai qu'une frêle silhouette sur la longue bande d'asphalte de la D 23.

                                               Ferney-Voltaire, 30 juin 2010.

Quelques hameaux jetés ça et là, entre crêts et combes détachent par moment mon regard de la route. Une fine ondée s'épand sur l'asphalte et vide peu à peu le printemps de son encens. Le fond de l'air est dur comme du cuir. Très loin du folklore et des grands fastes climatiques des Tropiques, le temps fait mine de baigner dans les fresques de l'oisiveté. Mais derrière les nimbus, le soleil avance masqué et fait feu de tout bois pour diluer les turpitudes de ce glacial évangile dominical. Pour l'heure, même si je dérive telle une banquise, je n'ai d'autres choix que de me contenter de ces perspectives parfois semblables à une rupture d'anévrisme. Sur cette corde raide qui effile non sans peine, forêts et prairies, et dans le sens inverse des grandes migrations printanières et estivales, l'absence de cohabitation avec les automobiles ne m'exempte pas des espiègleries des routes de montagne. Mais le chassé-croisé agité la veille sur toute les ondes se limite pour le moment à ce réseau secondaire à un simple échange d'amablité avec les conducteurs d'engins agricoles à l'allure de canard. Alors, aussi facilement qu'une aiguille à tricoter entre les mailles d'une laine, je traine avec grâce ma fragile monture entre les deux bras de l'asphalte, conscient toutefois que ce jeu de billard avec ces conducteurs très affables ne durera pas une éternité.

Je suis d'ailleurs rappelé par moment au respect du code de la route par quelques fondus de vitesse aux cyclindrées plus puissantes. Mon échappée ne fait certes pas gémir le bitume, mais les grandes enjambées du relief m'épargnent de la monotonie de l'asphalte. Outre le tintamarre des sonnailles des vaches, il émane aussi dans l'air un effluve de pinèdes et de pets de Montbéliardes. Derrières les palissades, les canidés font toujours bonne garde et répondent au timide écho de ma chevauchée par des jappements plus ou moins débonnaires. Aspiré par les trouées de brume, je fais plus que jamais corps avec mon deux-roues. Je laisse à la petite brise, la liberté d'insuffler à satiété dans mes bronches.

Les sillons tracés dans ces frimas de la rase-campagne jurassienne sucitent autant la curiosité des vaches déjà attablées autour de leurs fourrages que l'admiration des agriculteurs qui s'affairent depuis les premières aubades des gallinacées à leurs lourdes tâches pastorales. Je profite par moment de ces rencontres informelles et éphémères pour m'imprégner des réalités du monde monde rural et savourer quelques produits tout fraichement sortis du pis de la terre. Mais au fil des exploitations, la bonne vieille langue de Molière au coin de la bouche, c'est un sombre tableau des paradoxes de la PAC que me peignent mes différents hôtes. Force est hélas de constater que la terre ne suffit plus à nourrir son homme! Certes, la messe n'est pas encore dite, mais "les pouvoirs publics ne daignent plus porter d'intérêts aux travailleurs de la terre", me clame t-on, à chaque fois. "On atrouvé en bonne politique, ceux qui en mourant de faim font vivre les autres", disait Voltaire en son temps. Une vérité plus que jamais d'actualité. Malgré cette défiance vis-à-vis de Bruxelles et les revenus réduits au fil des années à peau de chagrin, l'attachement à l'identité des terroirs semblent encore pour l'heure l'emporter.

Dans les prés, l'embonpoint des bêtes tranchent radicalement avec cette spirale de vaches maigres qu'endurent ces hommes et femmes qui mettent tant de coeur à l'ouvrage. hélas, je ne m'incline pas longtemps au chevet de cette profession qui agonise, car ma route est encore longue et je ne veux pas laisser cette image de désolation se figer dans mon esprit. Mes apartés avec une poignée de génisses me communiquent à nouveau la bonne humeur. A l'ulcère du monde agricole, il y a une grande cause: la spéculation! C'est le coeur serré que je me remets à chaque fois en selle.  

A tous points de vue, l'horizon force l'admiration quand il ne s'abrite pas derrière les châteaux de brouillard ou les vaisseaux de conifères. Mais ces pauvres écrins de verdure qui frisent parfois la léthargie au coeur de la brume suffisent amplement à mon bonheur. En attendant l'hypothétique assaut de l'étoile du jour, les violentes coliques de la bise me font valser sans arrêt. Pour mieux résister à ce phénomène qui complique parfois un simple battement de cil, les arbres persiflent en se donnant les branches dessous-dessus. Pour autant, le concert d'aboiements des chiens à mon passage n'a pas cessé.

J'égrène sans lassitudes des chapelets de villages recroquevillés dans leur paisible cocon de verdure. Très loin de l'entrain urbain, je n'ai cure de ces caprices de la météo lancés à mes trousses depuis mon départ de Dole. Mais après ces capilotades climatiques, la bise se dissimulera derrière les arbres et le ciel recouvrera préchi-précha sa bonne mine. Lassées par la vaine conquête du firmament, les alouettes des champs virevoltent à ras de chaussée. Ces inconstances du climat ne leur crêpent guère le plumage. A la moindre trouée, le soleil tente de brandir son glaive, mais à ce jeu de collin-maillard, c'est encore aux altostratus que revient la dernière simagrée.

Comme une mer finit par être rattrapée par ses vagues, la circulation reprend à flux tendu. A présent, le mano à mano avec les voitures ne me laisse guère le loisir d'admirer les sailies du relief qui caracolent au gré de mon passage. Dans ces différents glissements tectoniques qui me mènent presqu'au galop, le Plat Pays n'a presque pas son mot à dire. La tête à l'évent, mon regard parait éperdu au milieu de nature quasi-impressioniste. Au coin des clairières, l'oxygène est toujours empli de pets des ruminants. Je ne veux point sonner les cloches pendant l'orage, mais en ce premier jour de mon escapade, mes certitudes végètent encore dans le doute et l'illusion. Le silence de carpe qui somme ces profondes contrées souffle sous les braises glaciales de ma solitude. Sans mot ni sourire entre mes gencives, ma bouche libère quelques vapeurs. Je ne saurais dire si les filatures d'eau qui suivent cahin-caha ma route tètent la fonte tardive des deniers névés ou se sustentent des sporadiques giboulées.

                                             Ferney-Voltaire, 14 mars 2011

Pesmes ( Haute-Saône)

Le ciel s'épouille pour mener l'orage à bonne fin. Les ailes étendues du firmament exaltent mes plus folles illusions. Lancés à la cantonades, les derniers faisceaux de la couronne du jour flânent avec discrétion dans cette douce atmosphère champêtre. A l'horizon, les habitations enchâssées sur les escarpements épanouissent la vue et l'esprit. Dans les prés, quelques têtes de bétail ratiboisent l'herbe fraichit par les précipitations. Sous l'effet du contraste thermique, les roues de paille fument. Dans le ciel, les odes homériques d'une buse corroborent cette impression de plénitude.

Feu et flamme dans les jambes, la mine un peu excavée, les murs grimés de Pesmes, mirador de la Haute-Saône tourné vers le Jura n'irradient de prime à bord cet air de gaiété qui m'a conduit jusqu'au pied de l'Ognon(1). Dans ces dernières haleines du jour, le cycle du temps marque plus ou moins le pas.

Et si tout ce gris n'était que façade?

Je prends plaisir à fureter à travers les ruelles de cette petite cité comtoise de caractère. Je me laisse aussitôt envoûter par ce grand bond dans l'histoire. Seul le tumulte de la D235 perturbe de temps à autre la douceur de vivre de cette belle oasis médiévale dont les premières bâtisses semblent avoir fait des pirouettes aux sauts grâcieux des montagnes pour voguer en toute quiétude au fil de l'eau. Mais Pesmes se sent encore tout petit dans ce corset printanier. En attendant la meute d'estivants, seule une poignée de touristes se bousculent aux portillons de ce vaisseau de vieilles pierres de 1200 âmes sans prétention, et qui cultive une grande discrétion. Je mets fin à ma navigation solitaire.

Ma virée se poursuit dans le seul commerce ouvert du hameau. L'occasion pour moi de feuilleter au plus près les annales de ce petit joyau inscrit au livre d'or des "Plus beaux villages de France". Un moment d'échange et de complicité s'installe très vite entre le gérant du petit établissment et moi. Je me laisse indolemment porter par les sérénades des récits du passé faste et tumultueux de ce petit bourg qui a su garder son authenticité.  

Du jour, il ne reste plus que la peau sur les os. Du moins, une dernière lueur flottantante au nadir qu'un simple haussement d'épaule de lune devrait reclure sans peine. Sur ma tête, une exubérante ceinture d'astéroides scintillent déjà de splendeur.

Malgré un ciel quasi-phosphorescent, les rues se sont vidées. Mais même par nuit claire, le Jura compterait plus de lacs que d'étoiles au firmament. Je ne sais toujours pas qui de Morphée ou des bonnes fées de Pesmes me prendra dans ses bras.

Le clocher de l'église égrène les premiers instants de l'aube: encore degrés au-dessus de zéro!  L'Ognon maugrée timidement de vagues bruissements. Les premiers chantres des bois encore dans leurs doudounes printanières préparent déjà leurs ailes pour répondre aux sirènes des cieux lointains. En attendant que tout le peuple des airs se mêle à cette belle ritournelle du jour levant, le souffle et l'esprit des aurores prennent en étau les dernières ténèbres encore mouvantes dans l'atmosphère. Par phénomène de capillarité, le soleil encore à l'éclat d'un laiton vieilli, sussure déjà à l'oreille des cumulus. Mais malgré toutes ces majestueuses plaidoiries venues d'Orient, Pesmes joue toujours à la "Belle endormie". Je me laisse escrimer par ces aquilons dont j'ignore toujours l'augure.

Je jette mon regard au milieu des prairies gelées où deux oiseaux se disputent une croûte de pain. Les mille et une histoires de Pesmes dans le coeur, je ne dévoile à personne mes intentions de départ. Je lève très vite le camp.

Sur la route, petit air de bise oblige, j'avance hélas par saccades. Le vent tente à chaque fois de se ranger de mon côté mais fait aussitôt volte-face. Dans mon dos, Pesmes n'est plus qu'un petit archipel minéral blotti dans un grand ressac de verdure.

Je souhaite à ce petit village au triomphe bien modeste de conserver sa mémoire et son authenticité face à toutes les tentations du monde moderne.

Ferney-Voltaire, 25 mars 2011

Gray

G ray grise sa mine! Contrairement aux averses, le soleil n'a guère joué au flambeur. Il s'est fait beaucoup désirer ces dernières 24h. Pire, il n'a tenu que de brèves permanences au ciel. Bon gré malgré, mon regard s'est contenté des quelques trous de gruyère laissé par le vent, la pluie et la brume dans cette grande toison monochrome. Pour mieux éviscérer l'horizon, je n'avais de cesse d'étirer les vaisseaux de ma rétine.

De ma fenêtre de tir, je tiens tout de même en trompe-oeil les deux flancs de la Ville-Haute. Sous ce ciel toujours lacéré par les éclairs des orages, quelques intrépides brandillent tout de go leurs jambes sur les berges de la Saône. Cette dernière est pourtant loin de se contenter de cette très faible revue d'effectif. Le firmament essaie par moment de faire peau neuve ou simplement de changer de fusil d'épaule, mais le temps retombe très rapidement dans les mêmes travers: bourrasques, froid et précipitations. Les températures quasi-hivernales se sont fermement agrippées sous ce ciel de traine. Toujours inquiet qu'un nimbus ne craque, je ne me laisse pas tenter par les yeux doux que me font ces belles rives. De surcroit, une quinte de toux butine toujours mon arrière-gorge. Une rhinite torpille toujours mon nez.

Les aiguilles ne se pressent guère pour faire la ronde des cadrans. Entre deux lectures, je reprends en choeur le silence et la solitude de ma petite Retraite, levain de toute méditation! Très loin de l'air vivifiant des prés et de la glaise qui ne lâche pas les brodequins, je ne réchigne pas à ce confort éphémère. Mais je ne tiens non plus à croupir dans cette petite mélodie urbaine. Hélas, unique perspective qui s'esquissera encore à l'horizon au cours des prochaines 24h.

claquemuré dans ce petit havre de quiétude, l'âme plus ou moins tourmentée, le temps se plait à exagérer que cela fait une éternité que je suis là. Mon regard ne pouvant aller plus loin, mes yeux croisent à chaque fois les limites de l'horizon. J'en profite pour bêcher quelques idées endormies au fond de ma pensée.

A ces rebuffades à brûle-pourpoint des précipitations, viennent se greffer le cor et les cris de la nostalgie. Par les mystères de l'énergie cosmique, ma télépathie avec Douala -cette ville qui ne tient pourtant à ni fer ni clou- prend corps à chacune de mes respirations. Là-bas, sous la grande voûte de ce diamant mal débruti, le soleil ne brûle jamais ses vaisseaux. Il fait éternellement la danse du ventre. Le vent dans ses allées et venues ne soulève guère l'épiderme. Ces appels déchirants me renvoient à l'esprit les grandes courbes de son ciel. Mais là-bas aussi, toute quête spirituelle, recherche de l'élan vital sont vouées à l'échec ou se heurtent à l'incompréhension totale.  

Dehors, Gray est déjà sous cape noire. L'ombre de ce qu'elle fut il y a quelques heures encore. Une rangée de néons veillent jalousement sur le long de la Saône éreinté par d'incessantes bourrasques. Demain, jour de mon départ, je n'aurai toujours peut-être pas l'occasion de témoigner mes égards à cette petite cité.

Ferney-Voltaire, 26 mars 2011 

5 h. Mardi 16 juin. Le ciel s'est nuitamment vidé de toutes substances pluvieuses. Contraignant de fait les orages au grand silence. Les bourrasques ont fait relâche. L'air n'hérisse plus le poil. Mais Gray garde toujours les pieds dans l'eau. Comme sorti d'une boule de cristal, le soleil renait de ses cendres pour redorer son image un peu écornée ces derniers jours auprès des graylois. Mon regard peut enfin se porter au-delà de la pointe de mon nez. Mais par endroit, avant de tomber de son piedestal, la brume tient encore en écharpe les cimes des arbres. Malgré cette belle réplique du printemps, les oiseaux gardent encore coi leur bec. Et nul ne semble vouloir briser cette longue chaîne de silence. Sous ce ciel de redemption les envolées lyriques des oiseaux se font plus que jamais attendre. Les timides impulsions de la brise n'inquiéteraient pas la moindre mouche.

Je n'en demandais pas tant pour léver l'écrou et me débarasser de cette encombrante carapace de sédentaire qui me collait déjà à l'épiderme comme mousse à la roche. Je mets aussitôt fin à mon assignation à résidence... Mais contraint au port des pantoufles ces dernières 48h, c'est presqu'au pas de loup que j'appréhende ces premiers instants de liberté.

Tête de proue de nombreuses voies maritimes, trait d'union entre rhénans et méditerranéens, la Saône n'a plus depuis bien de lustres le vent en poupe. Mais elle n'en demeure pas moins la nef et le choeur de la ville. Hier au bord du précipice, sage comme une toile de maître ce potron-minet, son caractère "bien trempé" en a pris un serieux coup. Ce qui pourtant ne semble guère susciter d'inquiétude de ses hôtes habitués à ces grandes chevauchées hors de son lit. Aux premiers flâneurs qui se pressent à son chevet, La Sagona (pour les intimes) s'y remet à petit flot et distille déjà sa bonne brise.

Au loin, une boule de plumes blanches faisant bande à part babille un sabir un peu mélancolique. Que peut bien pépier ce cygneau? Peut-être la légende qui voudrait qu'un poisson nommé "Scolopide" et qui serait blanc au renouvellement de la lune, noir à son déclin, mourait percé par ses propres arêtes.

C'est sur ces rives qui, aujourd'hui, ne paient plus de mine que s'ébauchent les contours de ma nouvelle feuille de route. En même temps que les premières clameurs du petit port de plaisance, Gray lève ses derniers stores m'obligeant déjà à presser le pas. Sans définitivement prendre le large, je romps les amarres avec cet affluent du Rhône qui poursuit sa belle odyssée vers la Bourgogne. 

Je trouve enfin chaussure à mon pied dans le Vieux-Gray. Tout en conjuguant Modernité et Patrimoine, l'architecture de cette petite cité comtoise qui emprunte à plusieurs styles témoignent encore en bien d'endroits de l'époque où elle fut une Place Forte. Sans me soucier de la folle course du temps, je scrute avec beaucoup d'esprit ce petit joyau de l'histoire. Même si quelques rues m'obligent à revenir constamment sur mes premiers pas, aucune angoisse ne vient entâcher ce grand bonheur. Mais ce spectacle solitaire finit par attiser la curiosité d'un riverain. Ses gloses sur cette petite Carte Postale sont une toute autre invitation au voyage. Je jette quelques dés de mon itinéraire qui écorchent vif mon hôte. Cette soudaine amitié née au bord des rives de la Saône m'oblige à mon tour à quelques concessions.

Dans l'olympe, la course du soleil est déjà bien entamée. Mon coeur brûle encore sous les charmes de Gray. Mais divaguer encore longtemps sur ces terres serait céder à la politique de l'autruche et mettre des chicanes sur mon chemin. Je ne tarde pas à enfourcher mon cycle. Je laisse enfin cet ancien bastion de la résistance franc-comtoise sous ses faux airs de Vénise. Quelques voitures me marquent à la culotte jusqu'aux dernières friches de la ville.

Ferney-Volaire, 1er Juin 2011  

L'arrière-pays haut-saônois ressemble à s'y méprendre à une très longue traversée du désert. Un interminable raz-de-marée verte où seuls émergent quelques châteaux forts et les cimes des clochers. Grabataires tout l'hiver, les arbres qui ont su garder un brin de foi au fond de leurs cernes se sont enfin débarrassés de leurs dernières escarres pour se chamarrer à nouveau d'éméraude. L'esprit en exaltation et dopé par les vents de dos, je pédale comme deux. Profitant de la fière allure de l'enrobé, les roues de mon cycle adhèrenet fermement à la route. Même si je n'attendais pas davantage de ces profondes contrées sculptées par l'imaginaire, je m'interroge par moment de cette rupture de ban avec les stridulations du monde moderne. Dans ce calme qui précéda peut-être les origines de l'univers, je n'ai d'autre choix que la méditation et la contemplation pour faire passer la pilule de la solitude. Mon rêve de rencontres et d'aventures tourne néanmoins à la robinsonnade tant rêvée. A l'inverse de mes yeux enfouis au fond de mes orbites, l'esprit et le regard sont écartelés aux quatre vents.

Hormis quelques contractions de l'écorce terrestre, aucune éminence géologique ne vient vraiment voiler l'horizon. Seule la route s'essaie par à-coups au jeu de montagnes russes. Hélas, la faible fusion du magma dans les entrailles telluriques ne lui permet pas toujours de se livrer à cette activité tectonique plus que délicate. Manifestement, le ciel qui s'est promis de rester bleu toute la journée cède par moment aux velleités orageuses sans cependant mettre à exécution cette lourde menace. Je tire tout de même grand profit de ces coups de mou du soleil pour ferailler davantage.

Dans cette paisible croisière, la forêt sort parfois de sa longue aphasie: Aboiements, gloussements, panaches de fumée. Puis deux quelques constructions échouées en limite de la chaussée.... 

Reims (Marne)

Comme surgit d'une épaisse nuée, l'agglomération rémoise me saute de but en blanc à la figure. Tel un oiseau mazouté, j'entre aussitôt dans la danse. Enfin, je touche simplement du doigt, les apparences trompeuses de cette ville qui, depuis les aplombs du grand vignoble champenois ne me faisait miroiter que les contours de l'écrin de pierres qu'est sa magnifique cathédrale. Mais la réalité noirci très vite mes hallucinations. Même si j'ouvre grand mes paupières, je ne dévisage que d'un oeil épars ce grand biotope de verre, d'acier et de béton où végètent misérablement les automobiles et quelques rares bosquets. Pour ainsi dire, mon regard peine à scruter plus loin que le bout de mes cils. Les grandes artères sèment par-ci par-là quelques rues. Reims inhale avec la plus grande liesse son nuage de pollution.

Je ne veux pas m'épancher du côté où tangue la ville. Mais difficile de trouver le moindre angle mort au coeur de ce tohu-bohu. Malgré cette cacophonie de kermesse, un soupçon de mélancolie parait toujours s'immiscer dans la plupart des regards. Sorti brusquement de la douceur et des codes de politesse de la campagne, je m'imprègne en mon corps défendant aux us et coutumes de ce grand caranvansérail.

Mélange de fascination et de méfiance, je ne trahi aucun secret en affirmant que les grands pôles urbains présentent tous les mêmes ulcères : brûlures d'estomac, emportement incantatoire, douleurs d'entrailles et convulsion de l'air. Pour qui, comme moi vénère l'haleine monastique des campagnes tel un hindou le Gange, impossible de tenir le fil de sa pensée ou de jeter l'ancre au milieu d'une mer expectorante. Et en ce premier jour de l'été, le tintamarre ne joue pas sur du velours. Je renvoie à plus tard mes grands voeux de piété.

Même errant tels les débris d'une comète dans les sphères lactées, je ne souscris d'aucune façon à ce festival d'illusion où même battre un cil relève du défi. La ville va dans tous les sens et à toute vitesse. Sans pour autant égaler, la hâte d'une charrue à chiens.

J'en perds presque mon latin. Mais je ne me fais pas prier longtemps pour quitter l'atmosphère explosive de ces vêpres sans curé comme un canidé s'enfuirait d'un jeu de quilles?

J'obéis à la solution de sagesse qui me fouille l'esprit et décide tout compte fait d'évoluer dans des eaux plus calmes en lâchant cette proie hystérique pour l'ombre de mon nouveau couvent à portée de tir de la ville. Je m'éloigne de ces joies du monde.

Mais même barricadé à double tour, les spectres errant des démons de l'orchestre tonitruant qu'est l'arène rémoise, et qui bat tent à tout vent, tentent toujours d'envoûter ma solitude. La profondeur de ma méditation fait peu de poids vis-à-vis de ce thermomètre qui ne cesse de grimper. Pris entre le marteau de ma petite retraite et l'enclume de la cacophonie du ban et de l'arrière-ban de la ville, je finis par faire mes dévotions aux basses latinités de cette grande soirée karaoké qui remue tous les esprits. Tout égaie et froisse aussi mon regard.

Pour le jour, l'heure est peut-être venue de tourner la page. Depuis les hauteurs de la ville, le ciel fait le dos rond. Le romantisme du coucher du soleil décrit infiniment bien l'horizon. Ainsi prend fin la conquête du jour. Sorties des dédales des ténèbres, quelques phosphorescences célestes égayent les visages.   

Ferney-Voltaire, 20 juin 2011.